Henri Weber, directeur des études européennes auprès du Premier secrétaire
Henri Weber, directeur des études européennes auprès du Premier secrétaire

Grèce : un clivage, quatre positions

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Le clivage gauche-droite, réputé dépassé, s’est affirmé à nouveau sur la question du « Grexit ».

Les « Républicains », toutes écuries confondues, ont exigé tout d’abord la sortie de la Grèce de l’Eurozone et stigmatisé la faiblesse coupable de François Hollande à l’endroit d’Alexis Tsipras. Puisqu’une nette majorité d’électeurs grecs s’est prononcée par référendum contre le projet d’accord approuvé par 18 gouvernements de l’Eurozone sur 19, disaient Nicolas Sarkozy, VGE, François Fillon, Alain Juppé,  que la Grèce retourne à ses drachmes. N’étant pas à une virevolte politique près, ces leaders ont fini par se rallier à l’accord du 13 juillet, mais leur premier mouvement est aussi révélateur qu’inquiétant.

Le Front national a adopté la même posture, en saluant la sortie de la Grèce de l’euro comme le signe précurseur du retour général aux monnaies nationales. Maître de sa monnaie, a dit le sinistre Philippot, la Grèce retrouvera rapidement sa compétitivité et sa croissance…

A gauche, la position fut diamétralement opposée.

Jean Luc Mélenchon, notre Tsipras national, a défendu le maintien de la Grèce dans l’ euro, sur la base de l’abolition de sa dette, jugée illégitime, et du retrait des conditions posées le 26 juin par les créanciers. Cette position radicale n’avait aucune chance d’être acceptée par les partenaires de la Grèce au sein de l’Eurogroupe et du Conseil européen. Elle conduisait à l’isolement de la France et au « Grexit » par un autre chemin. Alexis Tsipras s’est bien gardé de suivre ce conseil.

François Hollande a construit patiemment, et au début assez seul, le compromis politique qui a abouti à l’accord du 13 juillet.  Celui-ci va éviter au peuple grec, déjà si durement éprouvé par la politique austéritaire que lui imposent les « institutions » depuis cinq ans, le « scénario argentin »: dévaluation de 40 à 70% de la drachme par rapport à l’euro, faillite des banques et de nombreuses entreprises, nouvelle envolée du chômage, ruine du système de protection sociale et des services publics, affrontements sociaux et politiques, poussée de l’extrême droite. Le chaos, dans un pays situé dans une zone stratégique, entre les Balkans, la Russie et le Proche-Orient…

 

Quant aux conséquences monétaires et financières de cette première sortie d’un pays de la zone euro, mieux valait ne pas en faire l’expérience. Certes l’Union européenne, qu’on dit volontiers inerte, a mis sur pied plusieurs coupe-feux et lances à incendie, depuis 2011, pour éviter toute contagion d’un défaut d’un pays de l’Eurozone à d’autres Etats surendettés : le mécanisme européen de stabilité (MES), succédant au Fonds européen de stabilité financière (FESF), est capable de mobiliser 750 milliards d’euros ; la BCE, façon Draghi, a porté son bilan de 2000 à 3000 milliards d’euros, elle achète chaque mois pour 60 milliards d’euros d’obligations d’Etats, et désormais aussi, d’entreprises. L’Union bancaire supervise les banques nationales et régionales. Le Plan d’investissement pour l’Europe, dit « plan Juncker », dispose de 315 milliards d’euros pour financer les projets économiques sélectionnés par la Commission européenne. En principe, si les marchés financiers veulent attaquer l’Italie ou l’Espagne, ils trouveront à qui parler. Mais rien ne prouve que cela sera suffisant.

 

L’accord du 13 juillet ne règle toutefois pas les problèmes de fond de la Grèce en Europe. Tout au plus, permet-il de gagner du temps pour s’y attaquer.

L’Union européenne doit maintenant créer les conditions d’une croissance forte et durable en Grèce et favoriser la construction d’un Etat moderne, capable de lever l’impôt et d’éradiquer la corruption, le clientélisme, le népotisme, l’économie de rente. Pour cela, la restructuration de la dette grecque est une condition nécessaire, mais non suffisante. Il faut de surcroît mettre en œuvre, dans le cadre du plan Juncker et des aides structurelles de l’UE, un programme d’investissement massif, allant du développement des énergies renouvelables – la Grèce n’est dépourvue ni de soleil, ni de vent, ni de mers – aux industries numériques, en passant par l’agro-alimentaire, les biotechnologies, le bâtiment, le tourisme, les transports maritimes, la santé… L’UE doit simultanément porter assistance à la Grèce pour consolider un Etat de droit, doté d’une administration honnête, impartiale, efficace.

En échange d’un troisième programme d’aide à la Grèce, de 86 milliards d’euros, lui permettant d’honorer les échéances de sa dette jusqu’en 2018 mais aussi de payer ses fonctionnaires et de financer des investissements, Alexis Tsipras s’est engagé à tenir le cap. L’Union européenne doit l’aider à accomplir ces nouveaux travaux d’Hercule et à nettoyer les écuries d’Augias, si elle ne veut pas se retrouver dans la même situation qu’aujourd’hui – en plus grave ! – dans trois ans.

Libération, 20 juillet 2015

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